C’est l’hiver !
L’auvent du jardin s’est rempli de bûches (humides). Alors une heure par jour, je fends des bûches (humides) pour en faire des bûchettes.
Le
soba ronronne sans discontinuer. Dehors il neige des flocons fins sous un soleil froid.
C’est la fin de l’année, j’hiberne sous un monceau de pulls moches en buvant bol de soupe sur théière de tisane, avec une tronche taciturne.
Je pars souvent me balader en montagne. Ca tombe bien, on a eu pas mal d’invités, à la maison, qui m’ont accompagnée. D’abord Pierre Yves, un ami
français. Un futur savant fou aux yeux bleu clair, très beau et mal rasé.
On a pris le premier chemin qu’on a trouvé, on a rencontré un
fermier et ses six chiens, aussi enragés avec nous qu’ils étaient doux avec lui. On a dépassé le fermier et ses chiens, et on s’est retrouvés face à une forêt. Alors on est entrés, dans la forêt, avec son appareil photo et mes baskets. On a suivi une salamandre, on avançait tout droit à flanc de montagne, en s’accrochant aux
troncs pour grimper plus vite, et affronter le sol couvert de feuilles mortes oranges et glissantes.
On a déjeuné sur un plateau, d’où l’on voyait
les deux lacs de Prespa, et toutes les montagnes alentour. Les lumières de l’automne et des lacs, c’était… ouah…
Un soir, avec Carolina et sa guitare, Pierre a jonglé pour les enfants, à grands coups de massues enflammées. Les gamins ont adoré. Moi aussi. Il était terrible à s’approcher d’eux, une torche à
la main comme un bandit des catacombes romaines, une torche qui finissait sur son nez alors qu’il jouait à l’otarie en écoutant Carol gratouiller sa guitare.
Quand Pierre est parti, Lucas est arrivé. Lucas, c’est un pèlerin suisse. Il est tout jeune (22 ans), il a quitté Zurich il y a quatre mois, et il parcourt l’Europe
à pied en allant vers Jérusalem. Drôle de bonhomme. Lui aussi les yeux bleus, et de sacrément jolies fesses. Tomas en bavait d’envie. Faut dire que Tomas n’a pas la moindre fesse à se mettre sous
la dent ici. Les homos sont rares.
On a beaucoup parlé avec Lucas, on a marché aussi. On a cueilli de gros champignons (gros comme une main ouverte) qu’on n’a pas mangés, parce que des chanteurs espagnols nous ont dit de ne pas le
faire. On les a rencontrés dans une auberge, après une promenade. La chanteuse était drôle. Elle était énorme, très brune, presque brûlée ; elle avait une verrue sur le nez, des paillettes
plein le T-shirt, et une voix grave et profonde comme j’en ai rarement entendues. Un des guitaristes était maigre et avait de grosses lunettes, l’autre était rond. Ils avaient tous les deux les
cheveux gris. Ils jouaient tous les deux comme des dieux, et Aleksander a joué avec eux, en chantant des trucs slovènes et slovaques.
Le jour suivant, Lucas et moi on est partis, grimper sur un des pics qui dominent Prespa, un beau, un haut, un rocheux. La veille et l’avant-veille il avait neigé,
mais tout avait fondu. Ou c’est ce qu’on croyait. On est partis droit devant nous en parlant de son année avec des bergers en Afrique (dans quel pays je sais plus bien), de mes moments passés en
Inde, des catacombes et de sa religion.
On a atteint les rochers du haut, il m’a donné un bâton de
rando, toujours en parlant du Christ et de l’Afrique ; on est arrivés dans la neige.
Ca m’a permis de boire un peu, parce que comme
d’habitude j’étais partie sans rien. C’est devenu plus difficile, il faisait froid ; on a continué sous le soleil couchant, et on est arrivé en haut pour voir ce salaud disparaître derrière
le lac. Avec la neige et la lumière et l’heure, on se serait crus en Afrique. Puis il a fallu descendre, avant que la nuit tombe.
On a raté, bien sûr, la nuit est tombée tout de suite. On avait l’air con. Il faisait franchement froid, et on ne voyait pas grand-chose. M’enfin, avec les bâtons
de randonnée de Lucas, en regardant les constellations apparaître, on a lentement rejoint la vallée.
On a fait un bout du chemin les yeux fermés, de toutes façons on voyait plus rien, les bâtons faisaient le boulot.
On a
trouvé une cabane, et un vieil albanais dedans, qui gardait des vaches. Avec sa lampe de poche agonisante, il nous a montré un « chemin » pour rejoindre la route. On a fini par
atteindre la maison.
Et Lucas est parti. Je le rejoindrais peut être, en janvier, en Turquie, pour aller camper dans les habitations troglodytes des chrétiens du Xe siècle.
Moi, j’ai filé à Athènes pour le weekend. Gwen lisait un livre sur les Pomacks. Un peuple dispersé entre la Thrace, la Turquie et la Bulgarie surtout. Alors avant Noël, on part en Thrace pour dessiner, se baigner dans les sources chaudes, et discuter avec les gens. Parait qu’ils sont encore mal vus en Grèce, parce qu’ils se sont ralliés aux komitadjis (des « corsaires de terre », rebelles tolérés par le gouvernement qui terrorisaient les zones de montagne aux alentours des frontières pendant la période des guerres civiles) au début du XXe. On verra bien ce qu’ils en disent.
A mon retour, et bien, j’ai travaillé. Je continue à décorer tranquillement le Steki (et à mon grand bonheur ça rend les gens contents), j’ai fait le scénario du
bouquin pour enfants, et je bosse sur une brochure touristique à propos de Prespa.
J’espère que je pourrais vous envoyer bientôt les premières
pages du conte.
Sam est parti. Avant-hier, il a quitté la chambre pour aller prendre un bateau, qui l’amènera en Italie. A Venise. Moi j’ai fait semblant de dormir, je voulais pas qu’il me dise au revoir. Il m’a
pas réveillée, je crois qu’il voulait rien me dire non plus. La porte a claqué, il a crié « Adios Prespa ».
Je me suis levée tôt, et j’ai chamboulé toute la chambre. La place des lits, du soba et du bois, et des fringues. Je veux pas me rappeler de lui en voyant son lit vide.
Avant qu’il ne parte, on a passé une soirée mémorable. Sam avait cuisiné toute la journée, des plats de tous les pays des volontaires. Les plats ne ressemblaient à rien, et surtout pas à ce qu’ils étaient censés être. On a tous dit que c’était bon (c’était pas faux, pour être honnête). On s’est noyés dans la tequila, on s’est battus avec de la farine. Une fois la pièce toute planche, on a émigré vers Playa (le seul bar de nuit de Prespa, donc). Ca a été une bonne soirée. Carol et moi avons fait la fermeture, accompagnées de Fasoli et Angelos.
Fasoli, c’est le surnom du voisin d’en face. Ca veut dire haricot en grec. Le gars est beau, mais horriblement prétentieux. Angelos, lui, est prétentieux, mais pas beau. J’ai fui ses avances par la porte de l’arrière salle, ce qui a bien fait rire Carol (faut dire que c’était drôle).
Tout va au mieux dans le meilleur des mondes possibles, ou pas loin. Je vous embrasse,
anne











